Histoire
(1782-2000)
Modernisation et ouverture à l'Occident (1782-1932)
Les règnes de Rama Ier
(1782-1809) et de Rama II (1809-1824) sont tout
entiers consacrés à la restauration matérielle et culturelle du royaume ainsi
qu'à la consolidation des frontières, tandis que se renouent les relations
commerciales avec l'Occident. La tendance se confirme sous Rama
III (1824-1851), avec la signature de traités de commerce et le début
de la modernisation (introduction de l'imprimerie). Au milieu du XIXe
s., le Siam est à l'apogée de sa puissance : possédant les provinces
septentrionales du Cambodge et le royaume de Vientiane, suzerain des royaumes du
Lan Na, de Luang Prabang et de Champassak, des sultanats du nord de la Malaisie,
il partage avec le Viêt Nam, depuis 1847, la suzeraineté du Cambodge, qu'il
avait perdue en 1813. Rama IV, ou Mongkut
(1851-1868), frère de Rama III, multiplie les
traités avec l'Europe mais préserve l'indépendance du Siam, et réforme la
religion bouddhique (secte Thammayut). Son fils, Rama V,
ou Chulalongkorn (1868-1910), est un novateur : il abolit l'esclavage (1905),
réforme la justice, crée des chemins de fer, des postes et télégraphes, etc.
Les rectifications de frontières avec l'Indochine française (1893, 1907) puis
avec la Fédération de Malaisie entraînent des pertes territoriales. Rama
VI ou Vajiravudh (1910-1925) range le Siam aux côtés des Alliés dans
la Première Guerre mondiale (1917) et entreprend d'obtenir la renonciation des
nations européennes au privilège d'exterritorialité qui leur a été accordé
sous Rama IV. Son frère Rama
VII, ou Prajadhipok (1925-1935), lui succède : il sera le dernier
souverain absolu du Siam.
Aux prises avec des difficultés financières et économiques, tentant
d'ébaucher un régime représentatif, il ne peut empêcher la montée du
mécontentement des cadres de l'Administration et de l'armée, et, en juin 1932,
durant un séjour aux États-Unis, un coup d'État de Pridi Phanomyong, juriste
formé en France, l'oblige à octroyer une Constitution instituant le régime
parlementaire.
Monarchie constitutionnelle et pouvoir
militaire (1932-1948)
La Constitution promulguée le 10 décembre 1932 instaure un
régime de monarchie constitutionnelle et parlementaire, mettant fin à la
monarchie absolue et au « régime des princes ». La vie politique est instable. Le roi Rama
VII préfère abdiquer (1935), et le jeune âge de son successeur, Ananda
Mahidol (Rama VIII) [1935-1946], laisse la voie
libre aux luttes de pouvoir. Pridi Phanomyong, ministre des Affaires
étrangères en 1937, rétablit la souveraineté douanière et judiciaire que
des « traités inégaux » avaient aliénée en faveur des puissances
européennes.
En décembre 1938, le major Pibul Songgram devient Premier ministre et engage
une politique « panthaïe » nationaliste, expansionniste et raciste (antichinoise).
Le Siam prend alors le nom de Thaïlande. En 1941,
Pibul Songgram entraîne son pays, initialement neutre, aux côtés du Japon. Il
reçoit une partie du Laos et du Cambodge, le nord de la Malaisie et les États
Chans de Birmanie. Mais, à Washington et à Londres, le mouvement Free Thai
de Seni Pramoj et, sur place, le réseau de Pridi Phanomyong, alors régent,
organisent la résistance. Celle-ci, grâce à ses prises de contacts avec les
Alliés à partir de 1944, permet à la Thaïlande de ne pas être traitée en
ennemie par les États-Unis après la capitulation japonaise de 1945. La
fin de la guerre ramène Pridi Phanomyong au pouvoir et les territoires annexés
sont restitués en 1946.
Les difficultés économiques, la mort mystérieuse du jeune roi Rama
VIII (juin 1946), à qui succède son frère, Bhumibol Adhulyadej (Rama
IX), écartent Pridi Phanomyong (août 1946) et favorisent le retour au
pouvoir de Pibul Songgram (avril 1948).
Les dictatures militaires (1948-1972)
Autoritaire et anticommuniste, le régime de Pibul Songgram obtient des États-Unis, à partir de 1950, une aide qui consolide l'armée et la police. L'adhésion au traité de Manille (8 septembre 1954) et l'installation du siège de l'O.T.A.S.E. (Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est) à Bangkok officialisent l'entrée de la Thaïlande dans le camp occidental. Pibul Songgram cherche à donner une apparence démocratique au régime en autorisant les partis politiques, mais les élections de 1957 sont très manipulées...
En septembre 1957, le maréchal Sarit Thanarat écarte Pibul Songgram, et, après quelques vicissitudes, assume lui-même le pouvoir (1958). Dictateur paternaliste, il restaure l'autorité de la monarchie, comme source de la légitimité gouvernementale. Il encourage les fonctions représentatives du roi Rama IX dans le pays et à l'étranger, lui laissant retrouver popularité et prestige. Il entreprend de moderniser la vie économique et sociale du pays et favorise l'émergence d'entrepreneurs thaïlandais. À sa mort (décembre 1963), on découvre d'importants détournements de fonds publics, mais le scandale est vite oublié.
Ses successeurs, les généraux Thanom Kittikachorn et Prapas Charusathien,
poursuivent sa politique anticommuniste et proaméricaine, mais sans le même
succès. Le développement économique est favorisé par l'aide des États-Unis,
qui, engagés dans la guerre du Viêt Nam, ont un besoin croissant du soutien
thaïlandais. Les infrastructures sont développées (irrigation,
électrification, routes), l'accès à l'éducation est renforcé, les
investissements étrangers (japonais), encouragés. Le taux de croissance
économique dépasse 8 %, mais celle-ci est inégale, et des
efforts spéciaux sont entrepris pour le Nord-Est.
Engagée toujours plus étroitement dans la lutte anticommuniste aux côtés des
Américains (bases aériennes, stationnement de troupes, envoi de troupes au
Viêt Nam), la Thaïlande doit affronter des mouvements de guérilla communistes
et séparatistes au nord, au nord-est et au sud, encouragés depuis la Chine par
un « Front patriotique thaïlandais » constitué fin 1964.
En 1968, Thanom Kittikachorn engage une
prudente libéralisation, et il y met fin dès 1971. La perspective d'un
désengagement américain au Viêt Nam, le rapprochement des États-Unis avec la
Chine augmentent les incertitudes que vient aggraver la fin du boom économique.
La Thaïlande, membre fondateur en 1967 de l'ASEAN, soutient sa déclaration du
27 novembre 1971, réclamant de neutraliser l'Asie du Sud-Est. Mais le régime
militaire a lassé par sa corruption et son incapacité à résoudre les
problèmes du pays.
La « révolution démocratique »
(1973-1976)
Les étudiants des universités de Bangkok, renforcés par
l'essor démographique et le progrès économique lancent en 1972 des manifestations contre la domination économique
japonaise. Leur mouvement parvient à renverser la dictature, au prix
de nombreux morts : Thanom Kittikachorn et Prapas Charusathien, privés du
soutien de l'armée et du roi, quittent le pays (octobre 1973).
L'expérience démocratique dure trois ans. Le Premier ministre est Sanya Dharmasakti, recteur de l'université de Bangkok. Les étudiants
militent contre les inégalités sociales. Des syndicats ouvriers et paysans et
es partis politiques se
créent. Suite à l'adoption d'une nouvelle
Constitution qui renforce les pouvoirs du roi et du Parlement, des élections
législatives ont lieu en janvier 1975, mais ne dégagent pas de majorité
cohérente. Le gouvernement de Kukrit
Pramoj (parti d'Action sociale) organise de nouvelles élections (avril 1976),
celui de Seni Pramoj (parti démocrate) s'étant montré incapable d'endiguer désordres et grèves. En octobre 1976, le mouvement étudiant,
sans l'appui du roi et de l'armée, est écrasé par les forces de droite.
Le nouveau pouvoir militaire
(1976-1988)
Le chef de la junte militaire, l'amiral Sangad Chaloryu, prend
alors le pouvoir et place Thanim Kraivichien à la tête du gouvernement. Le roi
promulgue une nouvelle Constitution (22 octobre 1976) de type autoritaire. La
sévère répression menée par le gouvernement pousse de
nombreux étudiants et syndicalistes à fuir pour se rallier au mouvement
communiste. Le 11 novembre 1977, l'armée reprend le pouvoir par un coup d'État
: le général Kriangsak Chamanand devient Premier Ministre et instaure une
politique plus libérale. Démissionnaire, il est remplacé, en mars 1980, par
le général Prem Tinsulanond, commandant en chef de l'armée de terre, proche
du roi et réputé pour son honnêteté.
L'aggravation de la situation régionale devient alors la question prioritaire.
En 1975, la victoire communiste en Indochine avait été suivie de
l'établissement par Bangkok de relations diplomatiques avec la Chine la même
année et de la fermeture des bases américaines (1976). L'invasion vietnamienne
du Cambodge (janvier 1979) provoque un afflux difficilement maîtrisable de
réfugiés. Bangkok se rapproche alors des États-Unis et de la Chine et cherche le soutien de ses
partenaires de l'ASEAN. Une attaque ponctuelle du Viêt Nam à la frontière
thaïlandaise (juin 1980) resserre les rangs. Une pression diplomatique continue
au niveau international vise à forcer Hanoi à se retirer du Cambodge.
Toutefois, l'armée et les milieux d'affaires vendent avec profit des
fournitures aussi bien aux réfugiés qu'aux Khmers rouges et à leurs alliés
nationalistes. La coopération militaire avec les États-Unis est reprise dès
1985. La sécurité intérieure est rétablie fin 1982, quand le parti
communiste thaïlandais, abandonné par la Chine, accepte une amnistie et
abandonne la lutte armée.
Le régime de Prem Tinsulanond, un des plus stables que la Thaïlande ait
connus, favorise la reprise économique en rassurant les investisseurs
étrangers. Le secteur industriel, l'agroalimentaire, le bâtiment se
développent, entraînant le renforcement des classes moyennes. Sur le plan
politique, il cherche une formule constitutionnelle qui renforce les partis sans
qu'ils soient incontrôlables et qui permette à l'armée de se mettre en
retrait tout en maintenant ses intérêts. Prem résiste victorieusement à deux
tentatives de coups d'État (avril 1981, septembre 1985). Les élections de
juillet 1986 renforcent le régime démocratique, où l'armée, qui garde une
grande influence, s'habitue à cohabiter avec le pouvoir civil.
Le système parlementaire actuel
Après les élections législatives anticipées de juillet
1988, le général Chatichai Choonhavan, chef du parti Chart Thai, qui
représente les milieux d'affaires, forme le nouveau gouvernement de coalition.
C'est la première fois depuis 1976 que le chef du gouvernement est élu.
Chatichai Choonhavan s'emploie prioritairement à renforcer l'essor
économique. Opérant un virage complet, il déclare vouloir transformer
l'Indochine « de champ de bataille en champ d'échanges commerciaux », la
Thaïlande en devenant le pôle de développement. Il règle le conflit
frontalier avec le Laos, se rapproche de la Birmanie, dont le bois sera
importé, renoue avec le Cambodge de Hun Sen et avec le Viêt Nam, qui évacue
le Cambodge en septembre 1989. Mais l'affairisme et la corruption du régime lui
nuisent, et ses relations avec l'armée se tendent.
Le 23 février 1991, l'armée fait un coup de force, mais désigne un Premier
ministre civil, Anand Panyarachun. Il inspire confiance en poursuivant la
libéralisation économique et en menant réformes et grands projets. La junte
consolide sa position grâce à une nouvelle Constitution, et après des
élections législatives (mars 1992), le général Suchinda Kraprayoon prend la
tête du gouvernement sans avoir été élu. À Bangkok de violentes
manifestations populaires se développent alors pour défendre la démocratie
(mai 1992), malgré une répression sanglante. Après intervention du roi,
Suchinda Kraprayoon démissionne, Anand Panyarachun rappelé par le roi prenant
la tête d'un gouvernement provisoire et sanctionnant les rebelles.
La victoire du camp démocratique se confirme aux élections législatives de
septembre 1992. Chuan Leekpai, chef du parti démocrate, devient Premier
ministre. S'il déçoit par un certain immobilisme, il amende la Constitution
dans un sens favorable à la démocratie (janvier 1995), avant d'être obligé
de dissoudre le Parlement (mai). Les élections de juillet 1995 portent au
pouvoir le chef du Chart Thai, Banharn Silpa-Archa, qui privilégie les
relations de clientélisme, encourant le blâme du roi et provoquant des
manifestations de paysans mécontents (mars 1996). Le Parlement est à nouveau
dissous, et les élections de novembre 1996, « les plus sales », permettent au
général Chaovalith Yongchaiyuth, chef du parti des Nouvelles Aspirations, de devenir Premier
ministre (novembre
1996). Son incapacité à réformer l'économie et le secteur bancaire
précipite la catastrophique crise monétaire de l'été 1997, qui l'oblige à
démissionner en novembre, pour céder la place au
populaire Chuan Leekpai. Chargé d'assurer un difficile redressement
conformément aux conditions fixées par le F.M.I., Leekpai s'efforce de limiter
l'explosion du chômage et de relancer les exportations.
En septembre 1997, une nouvelle réforme constitutionnelle, dont l'objectif est
d'introduire davantage de démocratie directe dans les institutions, est
adoptée : les sénateurs ne sont plus nommés par le chef
de gouvernement mais élus au suffrage universel. Dès les premières élections
sénatoriales, qui ont lieu en mars 2000, des représentants « réformateurs »
de la société civile font leur entrée au sein de la chambre haute. L'évolution est
encourageante.